je perds mes repères

la solitude, c'est quand l'angoisse, la somnolence ou la migraine nous empêchent d'apprécier le monde en sa chaleur, en sa couleur, en sa valeur

l'aigreur, c'est quand le déluge au dehors nous autorise à légitimer notre enfermement nonchalamment prostré derrière la vitre, ou notre réclusion douloureusement penchée sur l'ordinateur

vous êtes là

je m'imagine 'vissée' quelque part en vous—là où c'est stable et dans l'interrogation permanente de l'enchaînement suivant

en ce moment-même, je m'immerge et me rôde, comme vous, à ce texte qui va prendre forme indocile et temporaire

et je m'endors avant même d'avoir pu vivre l'aboutissement de ma respiration

tout me contrarie ; tout me devient aussi indifférent et indolore... je perds mes repères ; toutes les causes sont belles ; tous les engagements sont fiers ; tous les désistements sont de simples naufrages à pic, loin de toute terre ferme

je m'égare, refoulant la douleur ; je m'échappe, négligeant le malheur

les apparences mentent modérément : je n'ai plus rien dans le coeur... et plus que ma sueur pour exprimer mon ennui

je m'interdis tout du fond de moi-même ; j'envahis le vide et décrète que, même lui, est fini

tout cela, c'est comme dormir... longtemps, sans fabriquer de souvenirs : cela alors a-t-il jamais existé ? je l'ai déjà vécu, en de mauvaises circonstances

j'adhère mal à ma vie : tant de fatigue dans un lit d'acacias ; tant de renoncement dans un flux de sang ; tant d'atmosphère dans le coeur d'un père

je m'en vais... de moi-même ; je migre vers l'Autre qui me tient la main quand j'y reviens, dès que le martyr bat son plein

je cherche une mère pour assoupir la lourdeur de ma tête et adoucir la tension de mes muscles

je formule ma conscience... solide comme une maison, préexistante comme un ancêtre, duelle comme 'toi et moi'

cela ne va pas

je crée des états, des humeurs, des vapeurs ou des énergies... qui éruptent, puis qui stagnent

je crée des moments comme un tisserand, mais je défais les espoirs comme un éteignoir

l'épreuve affaisse en soi les tyrans quotidiens ; et le repos redresse des dépressions avides de destin

nos maladies sont des aventurières endiablées ; nos rétablissements des maîtres yogis peu scrupuleux

nous nous hâtons derrière notre voisin—qui lui-même endosse le maillot de cadet : nous sommes hors jeu

nous nous assoupissons au ralenti dans un ventre arrondi ; nous nous défraîchissons en express dans la fuite des heures

la perspective s'inverse : tout nous plaque et nous écrase ; tout nous moque dans la drôlerie

l'idée même de sens s'est évaporée ; on engage assurément la défaite annoncée ; on force le trait

on s'accompagne de ses chiens pour ne plus répondre à rien... jusqu'au sapin

le soulagement suprême d'une bâtisse qui enfin ferme ses portes, ses fenêtres et ses volets... jusqu'à ce qu'écroulement s'ensuive

je ne suis pas défaitiste : je décris... un paysage sans tuteur et sans vie, sans poussée et sans éclosion

je subis... l'engrenage subjectif, dès lors que celui-ci s'attache à l'erreur, à la sous-condition, à l'ignorance ou à l'arrogance

je me vide de substance, sans parvenir à déchirer le voile de ma réticence... à me laisser aller

AIMER aujourd'hui est mortifère—inaccessible ou secondaire

retomber dans l'eau boueuse et s'y vautrer de rage, c'est tout ce que je peux

ne m'en prendre qu'à moi-même et ignorer la grâce : détruire le capital et effondrer les statures ; irrationnaliser les approches et ruiner les rencontres ; fracasser les devantures et infiltrer les profondeurs

je retrouve mon lac lisse dans la grotte humide, les échos des gouttes et les humains plaintifs

le peuple se resserre : lui aussi ne peut plus AIMER sans se briser... se lâcher, se complaire et s'acharner

la frénésie animale s'empare de lui : il se dévore le bras, ... tandis qu'il pleut sur les bâches et que d'autres tentent l'ordre et esquissent le sourire

Jean qui rit et Jean qui pleure : les deux finissent en larmes, en une émotion qui ne se définit pas et qui ne s'unifie pas

le plafond de verre est hermétiquement clos pour nous aujourd'hui : nous ne le dépasserons pas ; nous le contemplerons sans abattement au fond des yeux, sans déception à fleur de peau

nous demandons à nos frères de verser de l'eau en nous pour nous assagir et nous éclaircir

nous demandons à nos soeurs de se pencher sur nous pour nous restaurer et nous embrasser

nous demandons à nos amants pour de bon de se détourner de nos viles manières et à nos amours pour toujours d'oublier nos tendres gestuelles

il n'y en aura qu'un—qui ne sera ni l'un, ni l'autre

UN qui viendra et nous connaîtra seulement en Marie solaire, en aimante des Âmes, en combattante au nom des Anges, en réconciliatrice des nourrissons

je m'inscris en Celle-ci ; je penche vers sa mesure et sa précision ; je fonds dans son frisson

alors les bouffées de chaleur deviennent de sagesse et de raison, de coeur et de lucidité, de présence et d'attention

je me gonfle rien que d'y penser : cet Amour-là, il faut savoir l'espérer et le rencontrer... le combler sans le saisir

dans Lui, je disparais—et dans Lui seulement

... mon karma—glorieux ou miséreux, blanc ou noir, je ne peux plus rien pour lui... ; atomisé, qu'il se poursuive ! véritable source de paix pour les autres