les murs sont froids
les artères sont calcinées ; leurs gangues épaisses sont grossies, puis brunies
les tortues, recroquevillées à l'intérieur de carapaces consumées, désespérément tentent de se survivre
en se repliant, en se serrant, en se blottissant, en se concentrant... autour d'un noyau imaginaire, coeur de leur dureté à être
elles tiennent au Vivant, en végétant dans un entre-deux mi vital, mi agonisant
seront-elles là demain ? tout comme toutes les autres créatures de la garrigue entraînées dans la danse du feu, leur âme-nature a-t-elle souffert autant que leur corps offert ?
leur don... pour un humain, rien qu'un humain... défaillant, ignorant, veule et malsain
un simple mégot de cigarette enflamme le papillon, et atteint le centre de la terre, en ce qu'il congestionne l'extinction
ici, les murs sont froids
seule, j'appréhende le monde, et la Vie éclate et s'éteint ; la communauté, dissipée, ne répond plus ; l'altérité se couche comme le sable du désert ; entre mes doigts, elle file toujours plus vers l'avant
essoufflée dans la pente, en descente comme en montée, j'abandonne l'autre, disponible à ma seule pulsation, à mon seul souffle, à ma seule sueur : physiologiquement, je gonfle et me dés-énerve ; régulière, je bannis mes mauvais rêves : la marche aux secondes dans la justesse me chaîne
pas le temps... de deux respirations
c'est ample et constant ; c'est chaud et synchronisant ; c'est actuel et vivant
ici, les murs sont froids
le souvenir de mes pas ne suffit pas... à me faire 'être'—les autres ne sont pas
pourquoi ne me suivent-ils pas ? pourquoi je ne les accompagne pas ?
les chemins se construisent dans le bricolage joyeux des jeux d'enfant : j'entends leurs voix aigües qui rythment la membrane fébrile de mon audition... ils osent s'exprimer
ici, depuis l'éternité, sans voix, personne ne m'entend ; et les tristesses s'engouffrent dans la dimension singulière de mon mutisme grandissant
mon silence s'approfondit dans l'écrit qui s'anime... entre quatre murs devenus parfaitement lisses et terriblement glaçants
sans être bouillants, les gelures qu'ils infligent saisissent la peau des corps sanglants et la collent
les souffrances se racontent en volant—en digressant en plein vent, sans terres explicites pour retenir l'attention
le puzzle se forme, transparent
mais les murs toujours restent froids
l'espace entre eux, peu vaste, peu étroit... s'aligne en un couloir géant—sans portes, ni lumières... autres que celles du ciel
rien tout-à-fait pourtant n'éclot : dans le labyrinthe de parois, l'autre, invisible, à l'envers de nous se faufile
à quatre pattes, alors on s'arrête d'apparaître ; sans yeux, dans l'ombre, on tâtonne pour rehausser l'idée qu'on a de nous-même
grotesque, sans malin, à la vérité nue on s'abandonne, soi-même dévêtu
je m'imagine dans le rôle, sans percevoir clairement qu'il s'agit de ma propre interprétation de mon rapport à l'univers
je ne cherche aucunement à me redresser, fière de la misère d'une condition qui m'indiffère
les murs, eux, demeurent froids
mon coeur lentement en lui-même se retourne... pour un écueil, toujours le même : l'absence de rebond
et l'autre, toujours, de moi se souvient au creux de l'ordinaire, sans capter avec l'Ange ma zone d'horizon
... sans doute parce que je la perds
... probablement parce que, sincère, je me désespère
la faiblesse fait partie de la question ; l'éphémère, trop rapide, nous abaisse, avant de nous élever... parfois alors qu'on n'y est plus complètement
car, avant de s'accomplir, on disparaît... vraiment ; car, avant de grandir, on s'évanouit... pour de bon
aucune idée de là d'où l'on vient
aucun sens de là où l'on se dirige, puisque tout ce qui est là nous est déjà présent
c'est le moment de l'évidement... sans terrain, avant la réception du Divin
pour que, de cette descente-là, la semence advienne, la souche femelle se doit d'être subtile—sensible, presque fragile
je me casse, me plie et me m'empaquète dans une coquille de noix
alors je te deviens—toi qui dans mon poème reviens, t'imposes, te dévoiles et me parles
mon Autre amant ; mon Autre dément ; mon Autre "aimant"
celui que j'aime, et qui fait mon nécessaire, en Toi je le devine... alors que son corps n'est plus et que sa voix encore m'ébranle dans l'appel de mon prénom
les murs ne sont plus froids
ils vivent de moi... qui endure leur malaise constant
ils vivent de moi... qui les écoute telle une grand-mère
ces murs sont la gaine qui très indignement m'a fait naître, sans compassion pour l'être, sans ouverture au mystère
je les caresse comme en déraison, comme en idiotie... attardée à ne pas simuler ma situation, sans pourtant adhérer à la manifestation, ni en saisir la quintessence ou les rennes
je diffère, sans sifflotement
je diffère, sans effusion
les murs, eux, sont vivants !