ce qui est vécu est vécu

perdue, rigoureusement 'ici'

et pourtant, en même temps, on sent le vent tourner, l'atmosphère virer, la planète vaciller, le climat péricliter

quelque chose de déstabilisé pointe le bout de son nez

quelque chose de dénaturé se présente, à portée de frisson et de suggestibilité

quelque chose de gigantesque s'apprête à nous accabler

... alors que nous ne sommes encore aucunement à l'unisson préparés

on se grise par surprise et on détourne les conversations, pour subtilement se glisser dans l'illusion

tout fout le camp

réellement, dans le miroir, on ne se reconnaît plus... peut-être, d'ailleurs, ne s'est-on jamais véritablement un jour "connu.e" ?

tout se dérègle au dedans, comme au dehors : les paradigmes changent pour un monde différent—dont on ne connaît rien du potentiel destructeur... ou réparateur

dans tous les cas, on ne croit qu'aux travers des circonstances et qu'aux forfaits des hommes ; ce qui infailliblement prolonge notre doute et augmente notre trouble

toutes les péripéties nous triturent et nous abandonnent—sans logis, ni pitance

... nous laissant là comme des sans-abris, des mal-lotis ; comme les derniers des affamés

nos communautés alignent des pauvres, dont l'aigreur bien vite disjonctera et nous condamnera

toi, tu parles ; toi, tu éclaires ; toi, tu vis

tu as faim, tu as soif, mais tu tiens... comme un lémurien enroulé par la queue, ou comme un lézard refroidi sur sa pierre

je ne quitte rien ; je n'ai plus d'idées... et refoule chaque misère de pensée

on s'enfouit au fond de soi dans la détresse—sans rien renverser du système

on se blottit dans un coin de foin—sans rien oser dire de sa tendresse

on vit à petit feu, sur le grill d'antan, qui balance les années fébriles et oubliées ; c'est rôti comme la chair, saisi comme le lard ; c'est fini—juste bon à être absorbé et digéré

le monde est perdu

l'homme prématurément mourra de sa condition prédatrice, arrogante, omniprésente

qui lui échappe ? peut-être toi ?... moi, je ne suis que du lait de biche et du pain au four grillé : simplement, je suis bue et mangée ; délicatement, je suis vue et dévêtue ; invariablement, je suis prise et mise au bûcher

... sans rien avoir fait—ni en bien, ni en mal... justement

notre forme a changé : étrangère à nous-même, on survole le problème dans un univers saturé d'oxygène ; notre forme marque le temps et s'abîme au couchant

elle nous guide vers une dissolution de l'avant, pour une apparition d'un autre tenant

en ne traversant pas assez franchement le gué, on se submerge entre deux rives ; en surnageant, jaune dans son ciré, on esquive aussi la chute

... pourtant, on ne donne pas complètement le change ; on est même, par dessous nous, intégralement 'trouvé' !... et redouté, et balayé

on ferme les yeux : c'est ainsi ; c'est bouclé ; les plus jeunes nous dépassent—notre saison est terminée

l'amorce de notre déclin se fera sentir à plein, en une métamorphose de rose, sans geste serein ; l'enveloppe physique se déchirera, pour faire venir ce qui lui succèdera et qui ne sera définitivement plus elle

l'Histoire nous maudira pour nous avoir mal "compris" et incomplètement "appris" ; seuls les écrits resteront

tous les morts, déjà, ont vécu une fois ce sentiment ; jamais aucun n'est revenu de là ; et, toujours, ils geignent dans les vivants, au gré des déformations et des sub-interprétations

les présents ne se souviennent plus de 'qui' les habite, pour voir renaître les vents

les présents dénigrent les fautes des mortels, sans capter ce qu'il y a d'identique en eux

les présents se reproduisent sur des pages neuves, sans lier les récits comme autant de manoeuvres

je voudrais que 'ta vie' par eux soit autrement traduite ; qu'ils se rendent compte... de ta quête et de l'ailleurs qui nous menait

je me brise sur ton destin ; je m'endoloris sur ta fausse route ; je pérégrine sur tes crêtes, sans trouver le repos de ta cime

je m'égare ; je fonds en larmes... dois-je tout porter ? ; dois-je m'écheveler ? ou dois-je me transporter... loin de mes rêves intoxiqués ?

écoute Celui qui un matin t'a dit ; laisse-le avoir raison... et découvrir ton remède

tu n'es que toi—sous ton dôme de chagrin, et dans ta boursouflure de chaleur... bien que 'tout cela ne soit plus'

et que 'moi non plus'

... si désormais je suis pur Amour, c'est bien à toi que je le donne... pour agrandir les nuages et faire pousser les hautes herbes, pour anéantir les bancs de sauterelles et faire vibrer les cristaux de roche

je me disloque de bien mauvaise manière, mais me régénère dans le secret de chaque alcôve, aux mille dormants qui célèbrent la Vie

je ne me méprends pas, mais achève de me décomposer en ta lueur, en ta fraîcheur

tu me fais parler pour qu'advienne moins de leurres et pour que je comprenne mon erreur

je te la rends dans un élan ! je te la dédie dans un soupir ; ce qui est vécu est vécu

les ardeurs perdurent, ténues ; c'est ainsi que l'existence patiemment s'écrit... dans la résistance à l'ennui, sans idéologie

je m'abstiens de remords et te confie mes efforts : dors

dors